Claude Lévi-Strauss mourut il y a un peu plus d'un an, âgé de 100 ans, il laisse derrière lui un héritage curieux et contesté. Pour le Français,il représentait un genre de monarchie intellectuelle. L'édition complètes de ses œuvres, parues dans la collection de la Pléiade correspondait à une canonisation rare pour un écrivain de son vivant. Lors de sa dernière apparition à la télévision, c'était moins l'invité qu'un objet de vénération. Quelque temps avant la fin, le Président Nicolas Sarkosy lui fit sa cour en lui souhaita un bon anniversaire chez lui.On l'accuse de réduire le sens de l'existence humaine à un amoncellement de saveurs contrastées, cru et cuit, frais ou pourri, humide ou sec. D'autres prirent son programme structuraliste comme l' alibi d'une entreprise foncièrement artistique. C'était l'homme, qui ,après tout avait une fois écrit, quelque part au milieu de l'Amazone, une tragédie sur Auguste et dont l'opus majeur, les quatre volumes de Mythologies (1964-71) composés en séries de mouvements musicaux dédiant un note à chaque mythologie. Avec ce type d'appréciation, l'ambition de Lévi-Strauss est très à l'avant-garde de la pensée française. Le nouvelle biographie de Patrick Wilcken, Claude Lévi-Strauss, Le Poète dans un Laboratoire, navigue ambitieusement entre ces deux perspectives. Historien et anthropologue australien du Brésil, il est bien placé pour délivrer un compte rendu détaché de la vie et de la carrière de Lévi-Strauss. Il l'a interrogé deux fois pour ce livre et alors que le sujet semble comiquement bien loin de leurs échanges. " Mes états émotionnels ne représentaient pas grand chose pour moi," lui a-t-il avoué un jour. Wilcken est suffisamment réactif pour rassembler ses ironies contradictoires et le lire contre le grain avec profit. Si Lévi-Strauss a pu faire des découvertes scientifiques, ce n'était pas contre ses prédilections artistiques mais grâce à elle, argumente-t-il avec conviction. D'innombrables anthropologistes ont ratissé les restes des dernières sociétés aborigènes au cours du vingtième siècle, beaucoup avec plus d'expérience de terrain que Lévi-Strauss. Mais il leur manquait la culture de la sensibilité, le regard précis sur les schémas culturels, la sensation de conte qui façonne l'histoire, la patience pour synthétiser des données abstruses en un ensemble produisant du sens.
Lévi-Strauss était fait pour être artiste, élevé dans un foyer juif agnostiques dans le seizième, entouré du gout de son père pour les bibelots exotiques, les projets à moitié achevés. Raymond était un portraitiste avec une faiblesse pour le pastel. son gagne-pain fut lis en danger par la photographie et quand les commandes s'asséchèrent, dans les années vingt, son fils l'aida a rassembler ses dessins et à en faire de l'art décoratif pour payer les factures, exemple de ce que l'anthropologiste appellera plus tard le "bricolage-maison". En dépit de ses limites, Raymond donna à son fils une bonne éducation artistique. Il le mena vers les grands maîtres du Louvre, l'immergea dans les opéras de Wagner et l'encouragea dans ses dessins de décors de théâtre. Mais, le jeune se laissa tenté aussi par un monde loin de celui de son père, il admirait Céline et Breton et fit le tour de galeries de l'avant-garde.. Dans un article ancien publié dans les documents journal de Bataille, il appelle Picasso, le plus grand peintre de son temps mais il critique le cubisme pour sa rupture avec l'impressionnisme comme une autre manifestation d'un art sur mesure taillé sur mesure pour les initiés de bourgeoise. A l'age de 21 ans, Lévi-Strauss joue déjà les détectives, déchiffrant les indices que lui fournit la culture. ses premières expériences académiques furent moins enthousiasmantes que ses escapades extra universitaires. Dans ses mémoires Tristes Tropiques(1955), il se souviens amèrement "l'atmosphère claustrophobe, la sensation de bain turc générés par le système universitaire français et ses prétentions stochastiques. Il choisit la philosophie moins par réelle vocation mais par dégoût des autres sujets. Il se prépara à "l'épreuve inhumaine" de l'agrégation, concours, qui en France, seul permet, d'accéder à l'enseignement supérieure. "Je me disais, qu'en 10 minutes, j'aurais vite fait de rassembler une heure de lecture en un solide cadre dialectique, sur la supériorité respective des bus et des trams," se souvient-il. Dans sa relecture, Wilcken offre les impressions des autres silhouettes qui vont devenir les vedettes de la pensée française d'après-guerre voyons Lévi-Strauss en compagnie de Simone Weil, Maurice Merleau-Ponty et Simone de Beauvoir("très fraiche, de belle complexion, comme une fille de la campagne", se souvient-il. Comme beaucoup de sa génération, Lévi-Strauss s'impliqua profondément dans la politique, il servit de secrétaire général à l'union des étudiants socialistes, travailla avec un député socialiste et se fit le défenseur d'une mobilisation internationale des étudiants. Il savait allier gauchisme et diplomatie et son regard restait remarquablement conventionnel. Dans le portrait du livre, il émerge comme un colonialiste paternaliste doux, celui là même qu'il détestera plus tard. Champion, aussi d'un changement graduel et vague qu'il appelait "Révolution Constructive". S'il était bien radical dans quelque chose, c'était dans le cours de ses études, puisqu'il abandonna la poursuite de son doctorat en philosophie, rite de passage traditionnel pour l'élite intellectuelle française, pour un chemin de traverse. Les eaux non cartographiées de l'anthropologie en faisait un refuge séduisant pour un adepte intellectuel sans direction. Plus tard, il prétendra qu'il était fait pour çà. Je me suis souvent demandé pourquoi l'anthropologie ne m'attirait pas, sans réaliser, qu'à cause des affinité intellectuelles entre civilisations qu'étudie ces études et ma façon particulière de penser. Je n'ai aucune aptitude à prudemment cultiver mon champ et récolter année après année. J'ai un type d'intelligence néolithique. Comme le feu dans la savane parfois il en éclaire les parties sombres, il peut la fertiliser,en tirer quelques pâtures, puis, il s'en va, laissant en éveil la terre écorchée. Pur Lévi-Strauss, l'anthropologie était une vocation comme la musique ou les mathématiques, vous deviez découvrir votre vocation par vous-même. L'absence d'éducation formelle fut même un avantage. Il était trop jeune pour s'engager dans la première grande expédition ethnographique à travers l'Afrique, entreprise par Marcel Griaule et Michel Leiris et il négligea d'assister aux séminaires de Marcel Mauss, pionnier des travaux sur la réciprocité et l'échange de cadeaux. au Collège de France. Il s'imbiba, à la place, d'un brouet mélangé des derniers rapports de terrain et des compte-rendus surréalistes des écrivains français qui avaient rencontré des indigènes. Inspiré par les récits de voyage de Paul Nizan et du missionnaire explorateur Jean de Léry au seizième siècle. Il rêvait de trouver le bon sauvage plutôt que de philosopher avec Rousseau. En 1934, une opportunité s'offrait à lui à l'Université de São Paulo, il sauta dessus. On s'étonne de constater à quel point la réputation de Lévi-Strauss est encore tributaire d'un voyage de neuf mois dans le Mato-Grosso de l'ouest du Brésil, qui fut, par beaucoup d'aspects, un échec.
Lévi-Strauss montra comment des concepts tel la "folie" constituaient une construction arbitraire dont le poids dépend uniquement d'un réseau serré de valeurs sociales changeantes. Tandis que Barthes utilisait ses techniques les plus formelles afin de révéler les implications réalistes de la nouvelle moderne et champion des "nouvelles sans sujet" de Nathalie Sarraute et d'Alain Robbe-Grillet. Lévi-Strauss avait peu de temps pour tout ceci,"je ne sais pas et je m'en fous" quand Wilcken quand il lui parlait de sa postérité intellectuelle. Jamais, il ne lut une "nouvelle" structuraliste et confessa trouver les séminaires de Lacan incompréhensible("pour ses fervents admirateurs, 'comprendre' signifiait autre chose que pour moi")
a gardé les yeux fixés sur une société qui était réelle il y a sept siècles, et les problèmes pour lesquels les solutions de l'époque étaient adéquates, nous les Français somme incapables de penser hors du cadre d'une époque qui connut sa fin il y a 150 ans." A l'inverse, certaines sociétés indigènes donnent des leçons plus significatives que d'autres quand il s'agit d'intégrer l'espèce humaine dans une relation plus intime au monde et la plupart d'entre elle ont su se préserver des influences extérieures. Encore, les fusillades que Lévi-Strauss dirigeait vers ses critiques ne l'ont pas empêché d'adhérer à son propre style de conservatisme jusque la fin de ses jours. Comme Wilcken le remarque, sa révérence paternelle pour les formes établies se réaffirma avec une force renouvelée dans le fils, une fois le gout de sa jeunesse pour l'avant-garde se trouva épuisée. En 1980, il vota contre la nomination de Marguerite Youcenar pour le siège de l'Académie Française parce que cela allait à l'encontre de "siècles de tradition". Un retour au traditionalisme n'est pas inusuel chez les vieux hommes. Mais, moins attendu, ce sera de voir son travail scientifique coopté à des fins politiques explicitement conservatives: dans les années 80, les députés français citèrent les Structures Élémentaires de la Parenté dans leurs arguments en faveur du mariage traditionnel comme pierre d'angle de la cinquième république. Wilcken conclut sa biographie sur une note destitutive. "Lévi-Strauss est l'école d'un seul homme, distribuant un type d'analyse devenu si idiosyncratique, qu'il est impossible d'y construire." Mais sa frustration sur l'ensemble de son projet est compréhensible. Sa vocation scientifique s'attendait à voir son héritage évoluer, mais, en pratique, il refusa obstinément de mettre sa pensée à jour et ne répondit pas aux révisions proposées par des penseurs comme Noam Chomsky et Clifford Geertz. Dans l'optique de Wilcken, Lévi-Strauss finit par ressembler à un scolastique médiéval, ruminant les structures de sa propre imagerie en faisant se mouvoir les "mobiles mythes" qui pendent au plafond de son bureau. "Dans un monde aux régions cognitives de plus en plus spécialisées, on ne trouvera sans doute plus, un travail d'une telle ambition et une quête si exaltante." Mais Lévi-Strauss est plus que le monument d'un intellect vieillissant devant lequel les pygmées du XXI° siècle que nous somme puissent se pâmer. On se souviendra de lui comme d'un moraliste appartenant à une tradition qui va de Diderot à Montaigne. Les moralistes français ont rempli une fonction corrective unique en occident, il ne sont pas les gardiens de l'ordre moral, ils le remeublent, vigilants à cerner les fausses positions morales. quand Lévi-Strauss étudient les cultures indigènes, il espérait augmenté la vigilance du répertoire des arrangements sociaux au delà de la culture au monolithisme croissant de l'occident. De ces pratiques de plus en plus stigmatisées par le racisme, les rites matrimoniaux, les cérémonies initiatiques, les mythes créationnistes, Lévi-Strauss extrait des préceptes utiles à la compréhension, sinon à la sympathie avec la logique interne de la plupart des cultures étrangères. La profonde rigueur scientifique de ses analyses, et le respect du sujet que cela supposait, fut finalement plus utile pour combattre le préjudice racial que le dit de grands philosophes comme Sartre. Lévi-Strauss pensait plus juste beaucoup de penseurs politiques d'aujourd'hui, en épelant les paradoxes de ses efforts anti discriminatoires. La lutte contre le racisme, qui enjoint l'humanité à adopter les normes de la civilisation globale se trouve aussi responsable de la destruction des différences culturelles, qu'elle était sensé protéger. au fur et à mesure que les sociétés sont plus attentives à l'importance de préserver les particularismes, leurs différences deviennent difficiles à justifier. "Quand la communication intégrale avec l'autre est complètement réalisée," écrit-il dans"Le Regard Éloigné"(1983) à propos des Afars,"tôt ou tard jette un sort à la fois sur sa créativité et sur la mienne." Lévi Strauss ne cessa jamais de pleurer les sources originelles du sens esthétique et moral en qui ne pouvait se trouver que dans les sociétés restées sourdes au reste du monde. Du moins, il en vint à voir son travail et celui de l'anthropologie en général à nous rendre plus méfiants et plus attentifs quand nous devrons, inévitablement, les rencontrer. Les charmes de la civilisation sont peut-être du essentiellement aux réminiscences variées qu'ils emportent," Mais pour Lévi-Strauss cela ne nous absout pas du devoir de les réformer. Pour ce sens réaliste des responsabilités et son refus de nous fournir de fausses certitudes dans une époque truffée de prophètes totalitarismes, on peut encore le lire avec beaucoup de profit.




