14 juin 2009
Littérature et Totalitarisme - George Orwell
Nous ne sommes pas dans un age critique, c’est un age d’esprit partisan et de détachement, un age ou il est particulièrement difficile de trouver des mérites littéraires à un livre avec lequel vous n’etiez pas d’accord. La politique, la politique dans son sens le plus général a envahi la littérature à un point inhabituel ce qui a amené à la surface de la conscience publique l’idée d’un combat incessant entre l’individu et la communauté. En pensant à la difficulté d’énoncer une critique honnête et non-biaisée à une époque comme la notre, on commence à appréhender la nature de la menace qui pèse sur toute littérature à venir. Nous vivons à un age ou l’individu autonome a cessé d’exister peut-être devrais-t-on dire, dans lequel l’individu a perdu l’illusion d’être autonome. Maintenant, tout ce que nous disons sur la littérature, et par-dessus tout, ce que nous disons à propos de la critique, nous prenons l’individu autonome comme donné.. Toute la littérature européenne, je parle de celle de ces quatre cent dernières années, est construite sur le concept de l’honnêteté intellectuelle ou si vous préférez sur la maxime de Shakespeare "Soit vrai à toi-même". La première chose demandée à un auteur est de ne pas nous mentir. Qu'il nous dira ce qu’il pense et ressent réellement. Ce qu’on peut dire de pire à propos d’un art c’est qu’il manque de sincérité. C’est encore plus vrai pour la critique que pour la littérature, chez laquelle une certaine quantité de réduction, de pose et de maniérisme et même de mauvaise foi importe peu si l’auteur est fondamentalement honnête avec son art. La littérature moderne est essentiellement une histoire individuelle. C’est soit l’expression véridique de ce qu’un homme pense, soit rien. Si nous prenons cette notion comme garantie, aussitôt que nous la mettons en mots, nous réalisons à quel point la littérature est menacée. Mais dans cet age de l’État totalitaire, qui ne veut pas et probablement ne peut pas allouer à l’individu quelque liberté que ce soit. Quand on mentionne le totalitarisme, on pense tout de suite à la Russie, à l’Allemagne ou à l’Italie, mais on peut craindre que le phénomène se généralise mondialement. Il est évident que le système capitaliste primitif voit la fin de ses beaux jours alors qu’une contrée après l’autre adopte une économie centralisée qu’on peut appeler socialisme ou capitalisme comme on préfère. Comme ceci la liberté économique de l’individu et, dans une grande mesure, sa liberté d’aimer ce qu’il veut, de choisir son travail, se promener sur la surface de la terre arrive à son terme. Jusque récemment on en voyait mal les implications. On n’a pas réalisé que la disparition de la liberté économique pourra avoir un effet sur la liberté intellectuelle et le socialisme perçu comme une sorte de libéralisme moralisé. L’État prendrait soin de votre vie économique, vous libérerait de la crainte de la pauvreté, du chomage, etc.…, mais il n’aurait aucune raison d’intervenir dans votre vie intellectuelle personnelle. L’art pourrait fleurir tel qu’il l’a fait à l’age capitaliste libéral et même mieux puisque libéré des compulsions économiques. Si on examine l’évidence existante, on doit admettre que ces idées se sont trouvées falsifiées. Le Totalitarisme a aboli la liberté de pensée à un point inconnu aux ages précédents. Il est important de réaliser que le contrôle de la pensée n’est pas seulement négatif mais aussi positif. Il ne vous interdit pas seulement d’exprimer mais aussi de penser, certaines pensées, mais il dicte ce que vous devriez penser, il crée une idéologie pour vous, il essaie de gouverner votre vie émotionnelle ainsi qu’à vous imposer un code de conduite. Et autant que possible de vous isoler du monde extérieur, il vous enferme dans un univers artificiel ou vous n’avez aucuns termes de comparaisons. L’État totalitaire, à n’importe quel rythme, essaie de contrôler les pensées et les émotions de ses sujets, au moins aussi complètement qu’il contrôle leurs actions. La question importante pour nous est donc de savoir si la littérature peut survivre à une telle atmosphère ? Je pense qu’on peut répondre rapidement que non. Si le totalitarisme devient mondial et permanent, ce qu’on sait c’est que c’est la fin de la littérature, ce qui ne veut pas dire, aussi plausible que cela peut apparaître de prime abord, que ce n’est que la littérature européenne post-renaissante. Il existe des différences vitales entre le totalitarisme et toutes les orthodoxies du passé, en Europe comme en orient. Ce qui il y a d’important c’est que les orthodoxies du passé n’ont pas changé rapidement. Dans l’Europe médiévale, l’Église vous dictait ce que vous deviez penser, mais au moins cela permettait de conserver les mêmes croyances du début à la fin de l’existence. On ne vous disait pas de penser une chose le lundi et une autre le mardi et c’est plus ou moins vrai pour la plupart des orthodoxes, des chrétiens, des hindous, des bouddhistes et des musulmans. D’une certaine manière, leurs pensées sont circonscrites, mais ils passent toute leur existence dans un cadre de pensée, ses émotions n’en sont pas oblitérées. Avec le totalitarisme, c’est exactement le contraire, La particularité de l’état totalitaire est que la pensée est le contrôle de la pensée, il ne lui apporte aucun soulagement, il impose des dogmes absolus en les altérant jour après jour. Il a besoin de dogmes puisqu’il veut l’obéissance absolue de ses sujets mais il ne peut éviter les changements dictés par la politique de puissance. Il se déclare infaillible tout en attaquant simultanément le concept de la vérité objective. Pour prendre un exemple aussi brut qu’évident, chaque allemand en septembre 1939 regardait le bolchevisme soviétique avec horreur et aversion et depuis septembre 1939 il devait le regarder avec admiration et affection. Et comme la Russie et l’Allemagne se feront la guerre deux ans plus tard, ils subissaient à nouveau un changement violent. On attendait donc si c’était nécessaire de la vie émotionnelle allemande, de ses amours et de ses haines qu’elle s’inverse au cours de la nuit. Insistons sur l’effet de ce genre de chose sur la littérature. L’écriture étant largement une question de sensations que l’extérieur ne peut pas toujours contrôler, il est facile de payer de mots l’orthodoxie du moment. Mais un écrit, quelle que soit sa conséquence, peut uniquement se produire quand l’homme sent la vérité de ce qu’il rédige. Sans quoi l’impulsion créatrice est absente. Constatons, comme évidence, que les changements émotionnels des suiveurs, sollicités par le totalitarisme sont psychologiquement impossibles. C’est pourquoi suggérons que si le totalitarisme triomphe partout dans le monde, la littérature telle que nous la connaissons voit venir sa fin. Et ce fut l’effet du totalitarisme, en Italie, la littérature s’est retrouvée infirme et an Allemagne, elle avait presque cessé d’exister. L’activité la plus caractéristique des Nazis consistait à brûler des livres Même en Russie, la renaissance littéraire, un jour espérée, ne s’était pas manifestée et les écrivains russes les plus prometteurs montraient une propension marquée à se se suicider ou à disparaître en prison. Donc, le capitalisme libéral est à l’article et la littérature deviendra inévitablement maudite. Mais ne croyons pas cela et l’espoir de la survie de la littérature réside dans ces pays ou le libéralisme a enfoui ses racines les plus profondes, les pays non militaristes, l’Europe de l’Ouest et les Amériques, peut-être l’Inde et la Chine, ce n’est sans doute qu’un vœu pieux. C’est une alternative possible pour une économie collectivisée, ces pays sauront comment évoluer vers une forme de socialisme qui ne serait pas totalitaire et ou la liberté de pensée pourrait survivre à la disparition de l’individualisme économique. C’est le seul espoir, pour ceux qui espèrent dans l’éclat des lettres, pour qui que ce soit qui pense qu’elle joue un rôle central dans le développement de l’histoire humaine, doit aussi voir la nécessité vitale de résister au totalitarisme, qu’il soit imposé de l’extérieur ou de l’intérieur
14:02 Publié dans Rédaction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ittérature, totalitarisme, george orwell





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